Ituri : mécanique des fluides d'un conflit ignoré

 

Par Fiston Mahamba Larousse à Marcel-Héritier Kapitene, actuaire, économiste et expert des dynamiques des conflits dans les Grands-Lacs.

Quelle est votre analyse personnelle de la situation sécuritaire actuelle de la province de l'Ituri, avec les attaques armées contre les civils mais également la résurgence des milices d'autodéfense locales et d'autres actives depuis l'étranger comme la CRP de Thomas Lubanga dont l'état-major est basé à Kampala ?

Marcel-Héritier Kapitene : Je pense qu'il faut dissocier deux ou trois dynamiques distinctes en Ituri, mais interconnectées, qui se nourrissent mutuellement et compliquent toute sortie durable de crise. D'abord, on observe la résurgence de groupes armés issus des guerres du début des années 2000. Ces factions, souvent construites sur les ruines d'anciennes milices défaites ou partiellement intégrées au processus de paix, sont l'héritage direct d'une mauvaise gestion des traumatismes collectifs provoqués par les violences interethniques passées. Elles trouvent leur origine dans l'absence de suivi psychologique et communautaire, dans le vide institutionnel laissé dans la reconstruction des tissus sociaux, et dans le sentiment persistant d'abandon des populations face à la répétition des massacres. Le désir de vengeance y demeure latent, alimenté par l'absence d'un processus de justice transitionnelle complet et crédible. Les procès et condamnations ponctuels n'ont jamais été suivis d'initiatives robustes de réconciliation ni de programmes durables de cohabitation pacifique. Tant que ces blessures resteront ouvertes, elles continueront à servir de matrice à la reformation cyclique de groupes armés sur base communautaire.

À cela s'ajoute l'effet de contagion sécuritaire depuis le Nord-Kivu. La porosité géographique et sociale entre le Nord-Kivu et l'Ituri favorise une infiltration des crises. L'hémorragie sécuritaire causée par le terrorisme des Forces Démocratiques Alliées (ADF) au Nord du Nord-Kivu s'étend progressivement vers le sud et l'ouest de l'Ituri, notamment dans les territoires d'Irumu et de Mambasa. Ces infiltrations aggravent la méfiance intercommunautaire, minent les circuits économiques et déclenchent une prolifération de milices locales. Des organisations d'autoprotection, souvent structurées sur des bases ethniques, se multiplient, oscillant entre résistance communautaire légitime et instrumentalisation pour des agendas plus opaques. (

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